28 juillet 2017

REVUE : "Royaume-Uni un an après le Brexit", Recherches internationales (n°109, avril-juin 2017)

Michel ROGALSKI

La nouvelle, attendue, est tombée le 1er juin. Les États-Unis ont décidé de sortir de l’Accord de Paris sur le climat, six mois seulement après son entrée en vigueur. Les modalités n’en sont pas encore toutes connues, mais la décision est prise, bien qu’elle ne peut avoir d’effets immédiats. Trois Présidents avaient refusé de ratifier le Protocole de Kyoto (Bill Clinton, Bush Jr., Barack Obama) qui
organisait la régulation climatique mondiale, signifiant au monde que le mode de vie américain n’était pas négociable. En signant, à la fin de son second mandat, l’Accord de Paris Barack Obama avait envoyé un signal fort au monde et semblait engager son pays dans un partenariat solide avec la Chine sur cette question, coopération qui fut décisive pour l’adoption de l’Accord. Conformément à ses engagements électoraux, Donald Trump revient brutalement sur cette trajectoire.

Deux options s’offrent à lui. Soit sortir de l’Accord de Paris, mais avec une prise d’effet seulement après le 4 novembre 2020, ce qui, compte tenu de l’incertitude sur un second mandat, aurait peu d’effet juridique. Soit quitter le dispositif de la Convention-cadre des Nations Unies adopté lors du Sommet de la terre en 1992 et se priver dès lors de toute influence sur les Conférences des parties annuelles. Mais le vrai problème n’est pas là. Il tient au fait que dans la pratique les États-Unis envoient un message fort au monde : ils ne tiendront pas les engagements de l’Accord de Paris, même s’il leur est impossible de le torpiller. Une telle annonce permettra aux pays qui avaient dissimulé leur réticence de s’enhardir, voire peut-être de se regrouper et miner de l’intérieur les efforts consensuels qui avaient été décidés.

En réalité Donald Trump n’a pas besoin d’attendre quatre années pour prendre des mesures dont les effets délétères sur le climat seront considérables. L’Accord adopté à Paris est une déclaration d’intention mais n’est assorti d’aucune mesure coercitive ou punitive. On est très loin par exemple du niveau de contrainte ou de sanctions du Traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP). Il repose sur la bonne volonté des cosignataires. Sans augmenter ses émissions de gaz à effet de serre, ce qui est le cas depuis plusieurs années, avec 14 % des émissions mondiales, les États-Unis se placent en deuxième position derrière la Chine. Les mesures les plus destructrices seront prises dans le domaine de la finance et impacteront de multiples structures dédiées au climat et qu’ils contribuent à faire vivre. Washington participe à hauteur de 25 % (15 millions de $) au budget de la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC). Les États-Unis contribuent pour 40 % au budget de fonctionnement du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qui assure un travail de veille scientifique et propose des préconisations aux gouvernements. Il joue un rôle central dans la bataille des idées et a énormément contribué à faire reculer les thèses climato-sceptiques. Si cette aide lui était retirée son avenir serait menacé. Mais surtout, c’est dans le domaine du financement des pays pauvres pour les aider à s’adapter aux effets du changement climatique que l’impact sera le plus fort. Prenant appui sur le principe de la « responsabilité commune mais différenciée » acté en 2009 par la Conférence de Copenhague et auquel les pays du Sud sont très attachés, il avait été décidé de créer un Fonds vert qui devait à l’horizon 2020 être alimenté à hauteur de cent milliards de $ par an. Si à cette date, lors de l’évaluation de l’Accord de Paris, cette somme n’était pas réunie, c’est la poursuite même de tout ce qui avait été envisagé qui pourrait être remise en cause. Cette question va devenir le point de friction central des rapports Nord-Sud qui au fil des décennies se sont quasiment réduits à cette seule question.

Donald Trump ne croit pas à la réalité du changement climatique. Il s’appuie au demeurant sur de larges courants de l’opinion publique américaine qui est très tranchée sur ce dossier. Il est persuadé que l’Accord de Paris est un outil de « redistribution massive de la richesse des États-Unis vers d’autres pays ». Tout comme le libre-commerce constitue à ses yeux une machine à piller son pays. La Chine aurait inventé le concept de changement climatique pour s’attaquer à la productivité des entreprises américaines. Il prétend être animé par la recherche d’une autonomie énergétique et n’hésite pas à relancer le charbon, développer gaz de schistes et pétrole, bref toutes les énergies fossiles et carbonées les plus dangereuses pour le climat. Seule la faiblesse du cours du baril de pétrole lui interdit d’aller plus loin dans ce domaine, en rendant l’exploitation des gaz de schistes insuffisamment rentables. L’Arabie saoudite, souhaitant garder ses parts de marché pétroliers, fait tout pour ne pas trop relever le cours du baril rendant périlleux l’équilibre des finances publiques de quelques États (Russie, Venezuela, Algérie).

Avec les relations avec Cuba, le climat constitue l’un des rares points sur lesquels Donald Trump pouvait espérer ne pas connaître un désaveu intérieur dans son entreprise de démolition de pans entiers de la politique d’Obama. Mais la surprise est au rendez-vous. Depuis une vingtaine d’années des initiatives se multiplient et des réseaux d’acteurs se constituent pour agir dans le domaine de la résistance au changement climatique et apparaissent aujourd’hui comme des forces incontournables qui échappent à toute injonction gouvernementale. En effet, c’est au niveau des villes et des États – en coordination – que s’organisent, en liaison avec un mouvement de citoyens très actif, des actions concrètes en vue de réduire les émissions de gaz à effet de serre et à basculer vers les énergies renouvelables. La Californie – 6e économie du monde –, les États de New York, de Washington et du Massachusetts ont annoncé leur intention de respecter, quelle que soit la politique nationale, les engagements de l’Accord de Paris, voire d’aller au-delà. La Californie a déjà instauré au niveau de son État une régulation par les quantités (« cap » et un marché « trade ») pour en garantir le fonctionnement. Le milliardaire et maire de New York, Michael Bloomberg, a pris la tête de cette contestation pro-climat en y associant des centaines d’entreprises parmi lesquelles des poids lourds de la high-tech, de nombreuses universités et organisations citoyennes. L’affrontement ne fait que commencer et parcourra tout le mandat présidentiel.

En présentant la question climatique comme une invention chinoise destinée à nuire aux intérêts des États-Unis, Donald Trump a offert aux Chinois une occasion inespérée de profiter de la situation d’isolement dans laquelle il s’est plongé. Sa politique de repli est en total contraste avec les ambitions chinoises. Xi Jinping, qui avait déjà pu s’afficher comme le défenseur du libre-commerce à la réunion
de Davos, lance désormais la nouvelle « route de la soie » censée concerner tout à la fois l’Europe et l’Afrique en promouvant le concept de « gagnant-gagnant ». Le retrait américain du partenariat transpacifique (TPP), conçu par Obama pour isoler la Chine, permet à celle-ci de proposer aux pays de la région un projet concurrent beaucoup moins contraignant en matière de normes sociales ou environnementales. Le projet chinois (One Belt One Road, OBOR) profite du cadeau américain et annonce le grand retour de Pékin en Asie articulé autour de la sécurité de ses approvisionnements, d’une possibilité d’exportations de ses excédents et de l’appui d’une banque de développement d’une grande capacité financière, l’Asian Infrastructure Investment Bank – AIIB dans le but de concurrencer la Banque asiatique de développement et la Banque mondiale qui étaient déjà défiées par la « banque des BRICs » basée à Shanghai et à laquelle participent les Russes. Ainsi Trump, plongé dans ses démêlés avec la justice à propos de ses rapports avec la Russie, semble beaucoup plus avoir favorisé les intérêts de Pékin que de Moscou.

Nul doute que la décision-climat de Trump va empoisonner son mandat compte-tenu des oppositions organisées qu’elle suscite à travers le pays et qu’elle va contribuer largement au remodelage de l’économie mondiale en effaçant le fameux « pivot » asiatique de Barack Obama dans les décennies à venir.


Michel Rogalski, « Trump, l’accord de Paris et le climat »
(Editorial)

***

En 2016, les deux partenaires de la « relation spéciale » ont défrayé la chronique internationale. En juin, le vote au Royaume-Uni en faveur d’une sortie de l’Union européenne (Brexit) et, en novembre, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis ont en effet déjoué les pronostics des « experts » patentés et autres prescripteurs d’opinion, et ont rebattu les cartes du jeu politique mondial. Ces deux événements traduisent chacun à leur manière, et sous une forme plus ou moins dévoyée, un désaveu et un rejet de l’ordre établi et de ses élites. Ce numéro de Recherches internationales se propose modestement d’esquisser un panorama de la situation politique, sociale et économique du partenaire « dominé » de cette « relation spéciale » (le Royaume-Uni et ses composantes nationales) au lendemain du vote en faveur du Brexit.

Le Royaume-Uni se trouve actuellement dans une situation de désarroi et lourde d’incertitudes : l’union britannique risque de l’indépendance émanant de l’Écosse et la résurgence de l’instabilité politique en Irlande du Nord ; le système politique bipartite est ébranlé par le déclin du parti travailliste et la montée des partis extrémistes comme l’UKIP (United Kingdom IndependenceParty) ; la stabilité économique du pays reste aléatoire ; et le modèle d’intégration fondé sur le multiculturalisme est remis en question.Comme les contributions à ce dossier spécial le démontrent, tousces problèmes ont été mis en relief à la suite du référendum du23 juin dernier. Pourtant, ils existent depuis plusieurs décennies, tout comme les origines de la révolte populaire qu’il a traduites.

Les problèmes constitutionnels actuels sont les derniers soubresauts de l’Empire britannique.  L’Écosse n’est plus liée à l’Angleterre par une entreprise coloniale commune et se trouve aliénée par la montée du nationalisme anglais et les politiques d’exclusion et de repli identitaire. Comme ailleurs dans le Royaume, les élites de Westminster sont de plus en plus délégitimées aux yeux des populations locales. Les Écossais se trouvent encore dirigés par un gouvernement conservateur pour lequel ils n’ont pas voté (la dernière fois que les conservateurs ont remporté une majorité des sièges écossais au Parlement britannique remonte à 1955). Le virage à droite pris sous la houlette de Tony Blair a été ressenti comme une trahison par de nombreux Écossais traditionnellement fidèles au parti travailliste et il reste à voir si ce parti parviendra à négocier son virage à gauche sous la direction de Jeremy Corbyn et à se réapproprier l’espace politique abandonné aux nationalistes écossais du Scottish National Party (SNP).

En Irlande du Nord, l’héritage colonial continue de faire obstacle à un règlement durable du conflit. Le pays est actuellement dans une impasse politique après les dernières élections qui ont eu lieu début mars : les deux principaux partis pressentis pour former un gouvernement de coalition n’arrivent pas à s’entendre sur le statut de la langue irlandaise ou sur le financement des enquêtes relatives aux délits commis pendant les années de conflit armé des années 1960 au milieu des années 1990. La violence menace toujours de ressurgir, la situation présente ne constituant peut-être qu’une trêve dans une longue histoire de conflit entre les Irlandais et l’État britannique.

Les problèmes actuels ne peuvent pas non plus être déconnectés de la consolidation d’un projet néolibéral à l’oeuvre depuis la fin des années 1970. Nul ne peut désormais ignorer que le Royaume-Uni est devenu un terrain d’expérimentation des politiques néolibérales de privatisation, de déréglementation et de réduction des aides sociales, dont les conséquences contribuent à expliquer la révolte populaire exprimée par le référendum sur le Brexit. En premier lieu se manifeste un désaveu des partis traditionnels – ou de leurs directions – au profit de partis d’extrême droite comme l’UKIP. Les conservateurs qui gouvernent actuellement le pays n’ont remporté que 36,8 % du vote populaire lors des dernières élections législatives en mai 2015. Pour la première fois dans l’histoire britannique, 24,9 % des voix se sont portées sur des partis autres que les conservateurs, les travaillistes ou les libéraux-démocrates. L’UKIP a remporté 12,6 % des voix mais n’a gagné qu’un siège au Parlement britannique, approfondissant ainsi le ressentiment vis-à-vis du système politique actuel. Bien entendu, le néolibéralisme est étranger aux particularités du système électoral britannique, mais il a certainement joué un rôle dans le désaveu des partis traditionnels, notamment parmi les classes populaires.

Ce sont ces catégories de la population qui ont été le plus durement touchées par les réformes néolibérales, condamnées à vivre dans la précarité et l’insécurité. Elles se sentent délaissées par les élites politiques, notamment par le parti travailliste censé pourtant représenter et défendre leurs intérêts. Le maigre score du parti travailliste lors des dernières élections (30,4 % des voix exprimées) s’explique – du moins en partie – par l’abandon de son électorat traditionnel en faveur des élites du monde de la finance. Mais il s’explique aussi par le fait que nombre de personnes ont accepté le discours conservateur sur la crise de 2008 – discours qui n’a pas été réfuté par les travaillistes, du moins sous la direction d’Ed Miliband de 2010 à 20151. Selon les conservateurs, la crise de 2008 n’était aucunement une crise financière mais une crise des dépenses publiques, trop prodigues sous l’ère néotravailliste. Il était hors de question de critiquer les politiques néolibérales de dérégulation lancées sous Thatcher. En réalité, les dépenses publiques n’ont explosé qu’après la crise de 2008 à la suite de la politique de sauvetage des banques. Toutefois, l’idée d’une crise de la dette publique a justifié l’imposition de politiques d’austérité qui ont exacerbé les inégalités existantes. En dépit de nombreuses manifestations publiques contre le rigorisme budgétaire, une grande partie des Britanniques s’y sont résignés comme à un mal nécessaire pour faire face à la dette publique. En général, ils n’ont pas tenu le néolibéralisme et ses politiques de déréglementation financière pour responsables. Ils n’ont pas non plus fait le lien entre le néolibéralisme, les politiques d’austérité et l’appauvrissement des services publics. Plutôt que de condamner une idéologie nébuleuse pour ses méfaits pratiques bien réels, de larges couches de la population ont préféré (encouragées en cela par une propagande politico-médiatique débridée) pointer des cibles plus visibles : les partis traditionnels, notamment les travaillistes, et les migrants. Bien que tous les partis aient tenté d’exploiter ces sentiments anti-immigration (même les travaillistes ont commercialisé un mug lors des élections de 2015 frappé du slogan « controls on immigration » – contrôler l’immigration), c’est l’UKIP qui a le mieux tiré son épingle du jeu : le thème de l’immigration fut notamment invoqué de façon très crue lors du débat précédant le référendum du 23 juin.

Le vote en faveur du Brexit peut, de façon indirecte, s’appréhender comme une conséquence logique du néolibéralisme. On aurait pu s’attendre à ce que le virage néolibéral de l’Union européenne suscite une révolte populaire à son encontre. Il n’en fut rien – la campagne de gauche en faveur de la sortie du Royaume- ni de l’Union n’a été que très minoritaire. Dans la mesure où l’Union européenne est tenue pour responsable de la montée de l’immigration et du déficit démocratique, le vote en faveur du Brexit n’a rien d’étonnant.

Pour certains Britanniques, le Brexit promet la sécurité et l’émancipation : la protection des emplois et des services britanniques et le contrôle politique face aux élites lointaines. Or, en réalité, il y a peu de chances que le Brexit tienne ses promesses, du moins dans la configuration politique actuelle, avec un gouvernement conservateur au pouvoir qui prône la compétitivité internationale dans le domaine de l’emploi et de la fiscalité, et qui devra forcément composer avec d’importantes contraintes dans sa quête de nouveaux partenariats commerciaux au niveau mondial. D’ailleurs, la légitimation du discours nationaliste consolide le pouvoir de l’État britannique au détriment des classes les plus appauvries. Si nul ne peut aujourd’hui préjuger des formes que revêtira demain le Royaume-Uni, une chose est néanmoins certaine : le Brexit constitue un point de rupture qui ouvre un champ des possibles – pour le pire ou le meilleur.

Emma Bell, Bertrand Simonet, « Royaume-uni : décompositions et recompositions »
(Présentation)


TABLE DES MATIERES

Hommage à Jacques Le Dauphin
Michel Rogalski, Trump, l’Accord de Paris et le climat [Éditorial]
Jean-Paul Scot, États et religions en Europe : délit de blasphème ou laïcité ?
Pierre Guerlain, Trump dans la main du complexe militaro-industriel

DOSSIER ROYAUME-UNI : DÉCOMPOSITIONS ET RECOMPOSITIONS

Emma Bell, Bertrand Simonet, Royaume-uni : décompositions et recompositions [Présentation]
Nathalie Duclos, Légalité et légitimité du pouvoir en Écosse depuis le vote Brexit
Karine Bigand, L’Irlande du Nord : un territoire vulnérable face au Brexit
Olivier Esteves, « L’immigré, voilà l’ennemi ! » Brexit et ressentiment racial
Nathalie Champroux, Nicholas Sowels, Les principaux défis économiques du Brexit pour le Royaume-Uni
Marc Lenormand, Le syndicalisme britannique à l’heure de l’austérité
Keith Dixon, Jeremy Corbyn peut-il survivre ?
Emma Bell, Hors de l’Europe et ouvert sur le monde : jeter de l’huile sur le feu du nationalisme britannique

NOTES DE LECTURE
Chloé Maurel, Une brève histoire de l’ONU au fil de ses dirigeants [Nils Andersson]
Louise Dalingwater, Les services britanniques au 21e siècle : une étude interdisciplinaire [Nathalie Champroux]



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