Pour sa part, le nouveau Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, a exprimé le 2 mai son souhait que le Conseil des droits de l’Homme se réunisse en session extraordinaire sur la question de la crise alimentaire mondiale, estimant que le droit à l’alimentation est absent des stratégies mises en place pour lutter contre les effets de la crise actuelle.
Non seulement, il s’agit de nourrir ceux qui ont faim, en prenant des mesures pour aider les récoltes des agriculteurs des pays en développement, mais le système des Nations Unies doit coopérer à court et moyen terme pour répondre à la crise, tout en surveillant, évaluant et analysant les tendances de la crise et leur impact sur les populations vulnérables afin de pouvoir garantir la fourniture de nourriture pour l’avenir.
C’est dans le contexte de cette crise alimentaire mondiale que des voix s’élèvent pour contester les institutions internationales.
A LIRE :
Le président sénégalais Abdoulaye Wade a réclamé dimanche à Dakar la suppression de l'Organisation de l'ONU pour l'agriculture et l'alimentation (FAO), qu'il a qualifiée de "gouffre d'argent", en estimant que la crise alimentaire mondiale actuelle était "largement son échec".
"En dépit de tous les mérites de son directeur général (...), c'est l'institution FAO qui doit être mise en cause", a affirmé le président Wade dans une déclaration radio-télévisée sur la hausse des prix des denrées alimentaires.
"La situation actuelle est largement son échec et les cris d'orfraie n'y feront rien. Cette institution aux activités dupliquées par d'autres, apparemment plus efficaces (...), est un gouffre d'argent largement dépensé en fonctionnement pour très peu d'opérations efficaces sur le terrain", a-t-il accusé.
Il a ajouté avoir "longtemps réclamé" le transfert en Afrique de cette institution basée à Rome, actuellement dirigée par le Sénégalais Jacques Diouf, dont "rien ne justifie (la) présence aujourd'hui en pays développé" selon M. Wade.
"Cette fois, je vais plus loin, il faudrait la supprimer", a-t-il martelé.
Plusieurs initiatives ont été prises en faveur des pays menacées lorsque la communauté internationale a réalisé "brutalement" qu'il y a crise alimentaire, selon lui.
La FAO a ainsi réclamé 1,7 million de dollars US "pour une initiative d'urgence de distribution de semences et d'engrais", tandis que le Fonds international de développement agricole (Fida, autre institution de l'ONU) a promis "200 millions de dollars US (pour) des cultivateurs pauvres des pays les plus touchés", a-t-il indiqué.
Pour lui, la disparité entre ces deux initiatives "montre la marginalisation progressive" de la FAO, et justifie sa suppression ainsi que le transfert de son "actif utile" au Fida, "qui pourrait devenir un Fonds mondial d'assistance à l'agriculture avec siège obligatoire en Afrique".
L'Afrique a surtout besoin d'"investissements innovants" dans l'agriculture "pour surmonter la crise mais, au-delà, écarter définitivement les affres de la faim", a encore estimé M. Wade.
"C'est là la seule bonne utilisation des ressources, qu'il ne faut faire passer ni par les ONG, ni par la FAO qui prélèverait en toute impunité 20%", a-t-il soutenu.
Abdoulaye Wade a par ailleurs réaffirmé qu'il n'y avait "ni disette, ni famine au Sénégal", et rappelé avoir lancé un plan pour arriver à l'autosuffisance alimentaire en six ans pour un coût estimé, selon le gouvernement, à 344,7 milliards de FCFA (524,2 millions d'euros).
Le Sénégal a connu ces dernières semaines des manifestations contre les hausses des prix des denrées alimentaires qui, selon la Banque mondiale, ont pratiquement doublé dans le monde en l'espace de trois ans.
© AFP (5 mai 2008)

  • Serge HALIMI, « FMI-FAIM »Le Monde Diplomatique (mai 2008)
Le Fonds monétaire international (FMI) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) avaient promis que l’augmentation des flux de marchandises contribuerait à éradiquer la pauvreté et la faim. Cultures vivrières ? Autonomie alimentaire ? On avait trouvé plus intelligent : l’agriculture locale serait abandonnée ou orientée vers l’exportation. Ainsi, on tirerait le meilleur parti non pas de conditions naturelles — plus favorables, par exemple, à la tomate mexicaine, à l’ananas philippin —, mais de coûts d’exploitation plus bas dans ces deux pays qu’en Floride ou en Californie.
L’agriculteur malien confierait son alimentation aux firmes céréalières de la Beauce ou du Midwest, plus mécanisées, plus productives. Quittant sa terre, il irait grossir la population des villes pour devenir ouvrier dans une entreprise occidentale ayant délocalisé ses activités afin de profiter d’une main-d’œuvre meilleur marché. Les Etats côtiers d’Afrique allégeraient au même moment le poids de leur dette extérieure en vendant leurs droits de pêche aux bateaux-usines des pays plus riches. Il ne resterait plus ensuite aux Guinéens qu’à acheter des conserves de poisson danoises ou portugaises (1). Malgré une pollution supplémentaire générée par les transports, le paradis était assuré. Le profit des intermédiaires (distributeurs, transitaires, assureurs, publicitaires) aussi...
Soudain la Banque mondiale, prescriptrice de ce modèle de « développement », annonce que trente-trois pays vont connaître des « émeutes de la faim ». Et l’OMC s’alarme d’un retour au protectionnisme en observant que plusieurs pays exportateurs de denrées alimentaires (l’Inde, le Vietnam, l’Egypte, le Kazakhstan...) ont décidé de réduire leurs ventes à l’étranger afin — quelle impudence ! — de garantir l’alimentation de leur population. Le Nord s’offusque vite de l’égoïsme des autres. C’est parce que les Chinois mangent trop de viande que les Egyptiens manquent de blé...
Les Etats qui ont suivi les « conseils » de la Banque mondiale et du FMI ont sacrifié leur agriculture vivrière. Ils ne peuvent donc plus se réserver l’usage de leurs récoltes. Eh bien, ils paieront, c’est la loi du marché. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a déjà calculé l’envol de leur facture d’importation de céréales : 56 % en un an. Logiquement, le Programme alimentaire mondial (PAM), qui nourrit chaque année soixante-treize millions de personnes dans soixante-dix-huit pays, réclame 500 millions de dollars supplémentaires.
Ses prétentions ont dû être jugées extravagantes puisqu’il n’en a obtenu que la moitié. Il ne quémandait cependant que le prix de quelques heures de guerre en Irak et le millième de ce que la crise des subprime va coûter au secteur bancaire, généreusement secouru, lui, par les Etats. On peut calculer les choses autrement : le PAM implorait pour le compte de ses millions d’affamés... 13,5 % des sommes gagnées l’année dernière par le seul M. John Paulson, dirigeant d’un fonds spéculatif assez avisé pour prévoir que des centaines de milliers d’Américains seraient réduits à la faillite immobilière. On ignore combien rapportera, et à qui, la famine qui a commencé, mais rien ne se perd jamais dans une économie moderne.
Car tout se recycle ; une spéculation chasse l’autre. Après avoir alimenté la bulle Internet, la politique monétaire de la Réserve fédérale (Fed) a encouragé les Américains à s’endetter. Et gonflé la bulle immobilière. En 2006, le FMI estimait encore : « Tout indique que les mécanismes d’allocation de crédit sur le marché de l’immobilier aux Etats-Unis sont restés relativement efficaces. » Marché-efficace : ne devrait-on pas souder ces deux mots une fois pour toutes ? La bulle immobilière a crevé. Les spéculateurs réhabilitent alors un vieil eldorado : les marchés de céréales. Achetant des contrats de livraison de blé ou de riz pour une date future, ils escomptent les revendre beaucoup plus cher. Ce qui entretient la hausse des prix, la famine...
Et que fait alors le FMI, doté, selon son directeur général, de « la meilleure équipe d’économistes qui soit au monde »  ? Il explique : « Une des manières de résoudre les questions de famine, c’est d’augmenter le commerce international. » Le poète Léo Ferré écrivit un jour : « Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu’à en trouver la formule. » Il semblerait qu’on l’ait trouvée.
© Le Monde Diplomatique (mai 2008)