17 novembre 2019

REVUE : "L’Amérique latine en bascule", Recherches internationales (n°115, juillet-septembre 2019)

Thomas POSADO, Michel ROGALSKI, Pierre SALAMA

Le cycle de gouvernements progressistes qui ont dirigé l’Amérique latine depuis le début du XXIème siècle appartient aujourd’hui au passé. Dans certains cas, à travers des élections démocratiques, comme en Argentine, au Chili et au Pérou, dans d’autres, comme au Honduras, au Paraguay ou au Brésil, c’est par la voie d’un coup d’État parlementaire que la droite est revenue au gouvernement. Désormais, la dynamique politique s’est renversée.

En Argentine, un libéral, Mauricio Macri, fait face à une crise économique majeure, où les plans du FMI, outre une aggravation des conditions de vie des classes populaires, ne sont pas en mesure de rétablir les équilibres. Au Brésil, un homme à la rhétorique fascisante, Jair Bolsonaro, est parvenu au pouvoir, n’hésitant pas à utiliser comme repoussoir l’expérience vénézuélienne, et multiplie les provocations misogynes, homophobes, racistes, tout en menant une réforme de la sécurité sociale défavorable à la population. Dans les rares pays où il n’y a pas eu d’alternance, le panorama n’est pas plus réjouissant. En Équateur, un candidat de centre-gauche, Lenin Moreno, a été élu en 2017 contre un banquier de l’Opus Dei, mais s’aligne désormais sur les positions de ses homologues de droite, que ce soit en termes diplomatiques ou économiques, et subit les critiques de l’ancien président qui avait parrainé sa campagne. En Bolivie, l’un des rares États où le dirigeant qui a incarné le « virage à gauche » est toujours au pouvoir, où la population bénéficie toujours des bénéfices de la redistribution, Evo Morales fait face à une élection présidentielle à haut risque après avoir perdu en 2016 un référendum qui devrait l’empêcher de se représenter. Enfin, au Nicaragua et au Venezuela, les processus de changement sont devenus des caricatures de moins en moins défendables. Au Venezuela, Nicolás Maduro se maintient au pouvoir au prix d’une répression croissante malgré sa mise en minorité électorale et fait face à un effondrement économique sans précédent, avec des conséquences dramatiques pour les habitants, qui s’exilent massivement dans les pays voisins, une crise liée à la gabegie gouvernementale, à l’incurie de la gestion pétrolière, et aggravée par les sanctions de l’administration Trump. Au Nicaragua, le gouvernement Ortega est dans une fuite en avant autoritaire et népotique qui n’a plus grand-chose à voir avec les espérances soulevées par la révolution sandiniste dans les années quatre-vingt.

Les chancelleries occidentales poussent des cris d’orfraie sur l’éviction de plusieurs opposants majeurs du scrutin présidentiel vénézuélien considérée comme une mesure effectivement antidémocratique, mais que dire de l’inéligibilité de Lula prononcée par Sergio Moro, futur ministre de la Justice de son opposant Bolsonaro et répondant à des critères plus politiques que juridiques, comme l’ont confirmé depuis plusieurs enquêtes journalistiques. Plus globalement, on parle de lawfare pour désigner l’instrumentalisation et le détournement du système judiciaire aux fins d’éviction d’opposants politiques, souvent dans le cadre d’une médiatisation destinée à délégitimer la personnalité visée. Ces pratiques sont également visibles au Pérou, au Guatemala, en Équateur et témoignent d’un réel recul de la démocratie.

La plupart des conquêtes sociales des années progressistes, celles du « virage à gauche » et de la référence à un « socialisme du XXIème siècle », ont été rognées voire laminées par les effets conjoints de la crise économique et du retour de coalitions conservatrices au pouvoir. Au Venezuela, face au cycle d’hyperinflation, le gouvernement concentre son budget social sur l’octroi de panier d’alimentation basique à la population, une aide bien insuffisante pour subsister dans cette crise. Au Brésil, les augmentations de salaires des années Lula sont ruinées par les effets de la morosité économique. Les mécanismes de démocratie participative ont perdu de leur vitalité. Les institutions ayant conquis une autonomie diplomatique à l’égard des États-Unis (UNASUR, CELAC) sont vidées de leur substance par l’arrivée au pouvoir d’exécutifs conservateurs. L’offensive diplomatique du président Trump et les basculements de majorité ont réussi aujourd’hui à isoler ces régimes qui avaient, il y a une dizaine d’années, fait l’inverse en isolant les États-Unis en Amérique latine.

L’offensive du gouvernement Trump a évidemment des répercussions dans l’aire latino-américaine. Même si ses menaces militaires à l’égard du Venezuela sont peu crédibles, les sanctions économiques sont réelles et ont un effet dramatique sur la population. Le blocus contre Cuba se poursuit et est même renforcé par l’activation de titre III de la loi Helms-Burton, qui stipule que quiconque utilise les biens nationalisés en 1959 au moment de la révolution cubaine serait passible de poursuites devant les tribunaux états-uniens. Ces mesures anachroniques, qui visent désormais les capitaux canadiens, mexicains ou européens investis dans l’île, servent à mobiliser la bourgeoisie cubaine expropriée au début des années soixante, vivant à Miami, pour emporter l’État de Floride dans le cadre de l’élection présidentielle, fidèle à sa stratégie d’agréger les secteurs les plus réactionnaires de la société états-unienne. Les effets de la politique états-unienne sont visibles aussi dans le chantage réalisé à l’encontre d’un des rares pays à avoir basculé récemment à gauche, à contre-courant du reste du sous-continent, le Mexique. Ce dernier devient le sous-traitant du contrôle xénophobe des migrants centre-américains sous la menace de droits de douane exorbitants. Le modèle de Donald Trump est résolument une référence pour le président brésilien, Jair Bolsonaro, insultant pour les classes populaires, les minorités ethniques, les femmes, à rebours des aspirations d’émancipation d’une large partie des peuples latino-américains.

Pour comprendre cet enlisement politique, il faut revenir aux racines économiques du problème. Les gouvernements progressistes ont capitalisé au maximum le boom des matières premières, ce qui leur a permis de redistribuer des richesses aux plus modestes sans s’en prendre aux possédants. Cet équilibre a été possible en reprimarisant l’économie et en la rendant ainsi plus vulnérable aux fluctuations des prix fixés sur le marché mondial. Ce modèle de développement dit extractiviste, c’est-à-dire basé sur l’extraction de matières premières, a des conséquences lourdes pour les conditions de travail des salariés, les communautés indigènes qui vivent sur place et l’environnement. Depuis 2014, avec la décrue des cours, la crise économique frappe l’ensemble des États latino-américains avec des amplitudes différentes et avec des conséquences dramatiques pour les populations.

On aurait cependant tort de croire à une nouvelle hégémonie des droites latino-américaines. Mauricio Macri fait face cet automne à une élection présidentielle où il n’est pas le favori. Jair Bolsonaro connaît des niveaux d’impopularité records face à ses coupes budgétaires à l’université et à l’ensemble de ses frasques. Des mouvements féministes massifs se développent dans le cône Sud. Partout, des résistances s’organisent contre ces nouvelles politiques. Espérons qu’elles soient en mesure d’infliger des défaites aux nouveaux gouvernements de droite.

Thomas Posado, Michel Rogalski, Pierre Salama, « L’Amérique latine en bascule »
(Présentation)

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Les relations sino-américaines évoluent et entrent dans une nouvelle phase. Les embrassades et accolades semblent terminées et laissent place à un affrontement dont les contours ne sont pas encore tous définissables. Beaucoup prophétisent que le XXIème siècle sera marqué par l’affrontement entre ces deux pays comme le XXème le fut par le « conflit du siècle », celui de la guerre froide entre les deux Blocs.

Mais toute ressemblance serait trompeuse. Celui-ci n’est pas de même nature et vise à l’hégémonie économique et géopolitique. L’affrontement de la guerre froide avait une dimension idéologique, au point d’être présenté comme une « lutte de classe à l’échelle internationale », et avait des enjeux sociaux. Ce qui se jouait c’était l’opposition entre deux systèmes : le capitalisme et le socialisme. Les camps étaient bien typés, s’observaient mais n’entretenaient que peu de relations commerciales ou économiques. Tout au plus quelques problèmes d’intérêt communs – les problèmes globaux – pouvaient justifier d’une coopération et constituaient un bon thermomètre du niveau de la détente. Les lieux de l’affrontement n’étaient pas centraux mais se jouaient sur les périphéries – le tiers monde – à l’aide de « stratégies obliques » et de conflits de basse intensité visant à déstabiliser des gouvernements en place, pour planter des drapeaux sur un nouveau territoire. Les deux camps n’étaient pas intégrés et la faiblesse de l’économie soviétique structurait la confrontation qui s’épanouissait dans une course aux armements phénoménale et dans la conquête spatiale. Le danger nucléaire était prégnant et donna naissance à de massives mobilisations. Finalement le conflit n’eut pas lieu dans ce domaine même s’il semble que la catastrophe a pu être frôlée. Dans ce conflit du XXème siècle, dès les décennies 70- 80, la Chine a été instrumentalisée par les États-Unis pour contrer l’Union soviétique. Ce rapprochement s’est poursuivi et amplifié au-delà de la fin de la guerre froide.

Peu à peu, se construisit une relation sino-américaine à laquelle les élites, tous clans confondus, des deux pays adhérèrent. Elles y trouvèrent un intérêt commun. L’accès au marché chinois et la vente de ses bons du trésor pour l’un et l’accès à la technologie et au marché américain en se transformant en atelier du monde pour l’autre. Rapport déséquilibré et asymétrique. Les États-Unis accumulèrent un déficit commercial et un endettement grandissant. La Chine se constitua un pactole de devises et de réserves or – aujourd’hui à hauteur de 3 000 milliards de dollars –, écoula ses marchandises et permit l’émergence d’une classe moyenne dont le niveau de vie ainsi que celui des autres catégories de la population s’éleva très vite. La Chine s’ouvrit aux multinationales en conservant le contrôle sur ces investissements étrangers qui inondaient le pays. À son tour, elle pratiqua une politique d’achats massifs d’industries étrangères pour s’emparer au passage des technologies de pointe qu’elles recelaient. Pendant toute cette période la Chine a réussi à s’imposer comme grande puissance qui compterait désormais face à des États-Unis paralysés par la crise financière de 2008-2012. Ils seront obligés d’accepter l’essor de leur rival qui accédera au statut de puissance faisant jeu égal et menaçant de les surpasser (« peer competitor »). La puissance émergente s’est métamorphosée en puissance émergée. Ainsi à l’orée du XXIème siècle le statut de première puissance indéboulonnable échappe aux États-Unis. Ils doivent désormais composer et accepter de sacrifier leurs intérêts lointains au bénéfice d’avantages immédiats, et donc à privilégier la coopération et à renvoyer à plus tard ce qui relève de la compétition. Faute de pouvoir affronter l’adversaire immédiatement, mieux vaut l’engluer dans une alliance qui l’assagira et reporter, si nécessaire, à plus tard l’affrontement quand les conditions seront jugées meilleures. Pour la Chine, l’accès à une seconde place reconnue, sans avoir à tirer un coup de canon, constitua une aubaine majeure. Ainsi ce qui se mit en place sous nos yeux ce fut la naissance d’une « Chinamérique ». On a pu parler d’interpénétration de connivence ou d’une dualité complice qui a pu apparaître comme un G2 de deux puissances espérant atteindre au statut de condominium s’imposant au reste du monde. C’est cette situation qui prend fin sous nos yeux.

Déjà le basculement asiatique – « pivot asiatique » – préconisé par Obama visait à contrarier l’influence régionale montante de la Chine. Trump a pensé, quant à lui, que la mondialisation qui avait été largement promue par les États-Unis s’était retournée contre eux et qu’il importait donc d’en revoir des pans importants, notamment dans le domaine commercial. Thème qui porta bien auprès de son électorat. Tous les accords ligotant les États-Unis devaient être revus ou renégociés. Ainsi en fut-il des traités sur le désarmement, sur le climat ou les relations commerciales, au risque de provoquer des effets délétères collatéraux. Le mot d’ordre « America First » illustrait le tournant isolationniste choisi. Et il ne pouvait que concerner son principal partenaire la Chine compte-tenu de l’intensité des liens tissés. Il avait également pour but de la ramener à un rival de second rang. Mais peut-être est-il déjà trop tard car depuis les années 1980 ses performances économiques caracolent en tête et font pâlir d’envie les pays occidentaux.

Car la Chine avance à bas bruit en évitant de le faire remarquer pour ne pas apparaître comme une menace majeure, mais plutôt comme un partenaire avec lequel il convient d’entretenir des échanges de type gagnant-gagnant. Son influence ne se limite pas à ses abords immédiats mais s’étend déjà depuis longtemps également à l’Afrique et à l’Amérique latine dont elle est devenue le deuxième partenaire commercial. Elle a su créer avec d’autres pays – les BRICS – des banques de développement qui permettent à maints pays du tiers monde de s’émanciper de la tutelle de la Banque mondiale ou du FMI. Elle poursuit un projet gigantesque de « routes de la soie » auquel déjà plus de 16 pays ont adhéré et qui a vocation au-delà de l’Europe de toucher également l’Afrique et l’Amérique latine. Elle a pris méthodiquement le contrôle de dizaines de ports utiles à sa stratégie dont celui emblématique du Pirée en Grèce. En prônant la non-ingérence, elle désidéologise les relations entre États et ne cherche pas à étendre un modèle social avec ses partenaires.

Jusqu’où ira le conflit entre Donald Trump et Xi Jinping ? En terme de parité de pouvoir d’achat, la Chine a déjà dépassé les États-Unis, même si la comparaison des niveaux des PIB reste favorable à ces derniers. Dans beaucoup de domaines la Chine accuse encore des retards, notamment en matière de technologies de pointe, bien qu’elle soit le seul pays a avoir pu construire des centrales nucléaires de type EPR qui fonctionnent, démontrant ainsi l’effort considérable consacré à la science. En matière de puissance militaire, elle ne surpasse pas la puissance américaine. Mais en vertu du pouvoir égalisateur de l’atome, elle a déjà acquis une puissance de dissuasion devant laquelle les États-Unis ne peuvent que s’incliner. Car au-delà d’un certain niveau d’accumulation d’armes nucléaires, il n’y a pas de stratégie victorieuse possible. L’équation se réduit à : qui meurt en premier et qui meurt en second ? La guerre totale est peu probable. Restent les affrontements et les escarmouches. Mais une forte dissymétrie existe. Au pire Donald Trump durera encore cinq ans. Le système chinois semble plus stable et plus résilient, même s’il présente des fragilités. Bref, faire le dos rond semble pour les Chinois l’attitude la plus vraisemblable pour accéder au statut espéré de première puissance. Mais peut-on réduire le XXIème siècle au seul affrontement sinoaméricain ? Ce serait oublier l’islam politique qui a déjà défait la puissance soviétique en Afghanistan et qui laisse les Américains quitter ce pays après vingt ans de présence alors que les Talibans sont aux portes du pouvoir. Deux victoires contre les plus grandes puissances du XXème siècle. Bigre ! L’ambition prosélyte et conquérante étant indéniable, la Chine pourrait être dans la visée qui s’appuierait sur les populations Ouïghours du Xinjiang et probablement l’aide américaine.

Mais en matière de prévision des relations internationales la modestie doit prévaloir. Qui aurait pu annoncer après la seconde guerre mondiale que ses perdants – l’Allemagne et le Japon – connaîtraient dans les vingt années qui suivront une renaissance si rapide au point d’être qualifiés de « miracles ». Pour mémoire, un institut américain, l’Hudson Institute, pariait alors sur… l’Argentine et l’Australie. La prudence s’impose donc.
Michel Rogalski, « Chine/Etats-Unis : Du G2 à la confrontation ? »
(Editorial)


TABLE DES MATIÈRES
Michel Rogalski, Chine-USA : du G2 à la confrontation [Éditorial]
Francis Wurtz, L’Union européenne en 2019 : comment en est-elle arrivée là ? A-telle encore un avenir ?
Hassane Zerrouky, L’Algérie, fin de régime et exigence de changement démocratique
Pierre Guerlain, Julian Assange pourchassé pour crime de journalisme
DOSSIER
L’AMÉRIQUE LATINE EN BASCULE
Thomas Posado, Michel Rogalski, Pierre Salama, L’Amérique latine en bascule [Présentation]
Frank Gaudichaud, Amérique latine : les gouvernements « progressistes » dans leur labyrinthe
Blandine Destremau, La rançon du succès ? Cuba face au vieillissement de sa population
Mylène Gaulard, Le Brésil de Bolsonaro, une alliance improbable entre libéralisme et conservatisme
Pierre Salama, Argentine : avancer sans reculer…
Maristella Svampa, Vers un extractivisme aux formes extrêmes
Jean-Raphaël Chaponnière, Les enjeux de la percée chinoise en Amérique latine
Christophe Ventura, Donald Trump face aux migrations d’Amérique latine
TRACES
Thomas Posado, 1999 : Chávez élu, coup de tonnerre pour l’Amérique latine
NOTES DE LECTURE
Benjamin Sourice, La Démocratie des places. Des Indignados à Nuit debout, vers un nouvel horizon politique [Jean-Michel Melchior]
Guillaume Lavallée, Drone de guerre – Visages du Pakistan dans la tourmente [Christelle Müller]
Tannous Manon-Nour, Chirac, Assad et les autres, les relations franco-syriennes depuis 1946 [Raphaël Porteilla]
Livres reçus



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