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12 mars 2026

REVUE : "Les extrêmes droite en Amérique latine", Recherches internationales (n°135, hiver 2025)

Thomas POSADO

Définir l’extrême droite n’est pas chose aisée. Il s’agit d’une catégorie d’usage courant employée dans le débat public, mais qui ne constitue pas pour autant une catégorie d’analyse scientifique stabilisée. Selon Norberto Bobbio, le propre de la droite est de penser que la majorité des inégalités sont naturelles et que, par conséquent, l’État doit faire peu ou rien pour les éradiquer. Dans le cas latino-américain, ces inégalités « incluent des champs comme le patriarcat, la domination économique des grandes entreprises ou du latifundia ou la subordination d’individus LGBTQ + et d’indigènes latino-américains ». La différence entre droite et extrême droite se situe souvent sur le degré de radicalité. L’extrême droite se définit toujours de manière relative dans le temps et dans l’espace d’une société donnée, constituant souvent la fraction la plus déterminée au maintien de l’ordre social par la force en écrasant les subalternes par les méthodes les plus répressives.

L’extrême droite ne constituait pas jusqu’à une date récente des forces électorales influentes en Amérique latine. Si l’on pouvait clairement relier les gouvernements autoritaires des années 1970 professant un terrorisme d’État à ce courant par sa violence et son anticommunisme, ce n’était pas des dirigeants qui avaient réussi à convaincre dans le champ électoral. Or, depuis plusieurs années, des forces électorales majeures mobilisent massivement les électeurs à travers l’ensemble de la région et parviennent à accéder au pouvoir au Brésil, en Argentine ou encore au Chili.

Les études empiriques montrent pourtant qu’il n’y a pas de tournant conservateur dans l’électorat de la région. Alors que la grande majorité des États latino-américains ont avancé vers l’égalité de genre et la protection des droits LGBTQ + et que l’opinion publique évolue dans ce sens, un paradoxe réside dans la montée en puissance des politiques d’extrême droite contre ces mesures. Les facteurs de cette croissance des courants d’extrême droite sont divers : du renouvellement des cultures néoréactionnaires (de l’anarcho-capitalisme au fémonationalisme en passant par le masculinisme gay ou l’écofascisme) qui rénovent l’idéologie anti-communiste qui structurait historiquement leur projet politique aux alternances quasi-systématiques marquant la récurrence du vote-sanction6 en passant par l’« épuisement et (la) crise des projets de droite conventionnelle ».

Nous allons commencer par aborder les thématiques des articles du dossier avant d’évoquer les cas qui auraient eu toute leur place dans ce numéro mais qui n’ont pu y figurer pour des raisons évidentes d’espace. Dans ce dossier, nous voudrions proposer un panorama global tout en mettant en évidence la diversité de ces processus nationaux. En tant que coordinateur du dossier, je proposerai une analyse d’ensemble mettant en évidence les spécificités des extrêmes droites latino-américaines en comparaison de celles du Vieux-Continent. En outre, je porterai un intérêt aux circulations entre courants de cette famille politique du Nord au Sud de l’hémisphère occidental, de part et d’autre de l’Atlantique. Je mets ainsi en évidence le rôle décisif joué par les réseaux liés à Donald Trump, conformément à son souhait de disposer de relais pour la mise en place de ce qu’il appelle le corollaire Trump à la doctrine Monroe, et du parti espagnol Vox, qui tente pour sa part de ressusciter un espace néo-colonial, imaginaire nourri par la nostalgie d’une splendeur impériale fantasmée.

L’essentiel de ce dossier est consacré à des études de cas. En Argentine, Jean-Baptiste Thomas nous montre comment Javier Milei est arrivé au pouvoir en professant un libertarianisme économique aux conséquences dramatiques pour les services publics, tout en contestant le bilan criminel de la dictature militaire de 1976 à 1983. Ses relations de vassalité à l’égard de Donald Trump sont aussi décisives pour comprendre le maintien de son assise politique que le contexte dans lequel il s’inscrit (post-pandémie, décélération économique depuis 2021 et paradoxalement, l’élan dégagiste avorté de la crise de décembre 2001).

Marion Aubrée revient, pour sa part, sur la montée en puissance des Églises évangéliques dont les dirigeants sont devenus, au Brésil, des porte-paroles d’un hyperconservatisme en termes de droits des femmes et des minorités sexuelles tout en favorisant un horizon d’enrichissement personnel, cette « théologie de la prospérité » individualiste a ainsi balayé les espoirs émancipateurs de la « théologie de la libération », sans assimiler ce phénomène religieux à cette force politique.

Kevin Parthenay aborde le cas du Salvador de Nayib Bukele à partir de ses stratégies de diplomatie numérique pour lutter contre la stigmatisation dont il fait l’objet en raison de ses violations répétés des droits humains. Ce punitivisme est devenu un exemple des courants les plus conservateurs dans l’ensemble de l’Amérique latine, voire au-delà.

Enfin, nous terminerons ce dossier par la Colombie, autre cas marqué par cette stratégie punitiviste. Yann Basset nous explique comment l’influence de l’ancien président Álvaro Uribe, à la stratégie offensive contre la guérilla et aux liens anciens avec les paramilitaires, a progressivement décliné ouvrant la voie au premier gouvernement de gauche de l’histoire du pays, celui de Gustavo Petro. La caractérisation d’extrême droite concernant l’uribisme est sujette à polémiques. Toutefois, les analyses convergent pour qualifier de cette manière la sénatrice María Fernanda Cabal qui évolue en son sein8.

Les extrêmes droites en Amérique latine ne se limitent pas à ces quelques cas. Ainsi, au Chili, José Antonio Kast, figure historique de l’extrême droite à la Chambre des députés et désormais président de la République. Le leitmotiv xénophobe de lutte contre les migrants, assez peu présent traditionnellement dans le discours des extrêmes droites en Amérique latine, est devenu un thème majeur de cette campagne présidentielle et le moteur de la victoire de l’extrême droite. Sa campagne présidentielle victorieuse a été marquée par l’émergence d’un autre candidat, Johannes Kaiser, qui a utilisé les moyens de communication modernes pour porter un discours plus radical encore (13,9 % des suffrages exprimés au premier tour). Ces phénomènes médiatiques qui parviennent à droitiser le débat sans appareil politique sont comparables à ce qui a pu être observé en Argentine avec Javier Milei ou en France avec l’émergence d’Éric Zemmour.

Au Pérou, le fujimorisme, défendant l’héritage d’Alberto Fujimori, président autoritaire durant les années 1990 condamné pour crimes contre l’humanité, est parvenu, via sa fille Keiko Fujimori, au second tour des trois dernières élections présidentielles (2011, 2016, 2021). L’actuel favori pour les élections d’avril 2026, l’ancien maire de Lima, Rafael López Aliaga, s’inscrit également dans cette lignée. Membre de l’Opus Dei, il est extrêmement conservateur sur les questions de genre et de sexualité, favorable à l’interdiction totale de l’avortement ainsi que du mariage homosexuel. Admirateur de Donald Trump, il est favorable à des coupes brutales dans les budgets sociaux et du punitivisme observé ailleurs en Amérique latine, malgré un piteux bilan sécuritaire à l’échelle municipale.

En Bolivie, ce courant s’incarne dans le combat des élites blanches de la province orientale de Santa Cruz, mélangeant mépris voire hostilité envers les communautés indigènes, pourtant majoritaires dans le pays, et égoïsme régional. Le rôle de Luis Fernando Camacho lors du coup d’État d’octobre 2019 et dans les mois suivants s’inscrit dans cette tradition.

En Uruguay, le parti Cabildo Abierto s’inscrit davantage dans une forme de réaction face aux avancées progressistes du gouvernement de centre-gauche du Frente Amplio en termes de genre et de sexualité (légalisation de l’avortement en 2012, du mariage pour les couples de même sexe en 2013 et remboursement des traitements médicaux liés à la transition de sexe en 2018), tout en proposant une politique sécuritaire et une lecture révisionniste de la dictature militaire. Actuellement en déclin, ce parti a connu son apogée lors des élections générales de 2019, où il a dépassé les 11 % des suffrages exprimés, obtenant 11 députés et 3 sénateurs, jouant un rôle décisif pour la victoire de la droite et devenant le premier cas en Amérique latine de participation gouvernementale de l’extrême droite à un gouvernement dirigé par la droite.

L’affiliation de María Corina Machado à l’extrême droite a été largement débattue lors de son obtention du Prix Nobel de la paix. En effet, elle incarne, depuis deux décennies, la fraction de l’opposition vénézuélienne la plus radicale : s’affichant dans le bureau Ovale auprès de George W. Bush en mai 2005, organisant des manifestations appelant à la « sortie » de Nicolás Maduro au printemps 2014, appelant à la menace crédible, imminente et grave d’un recours à la force en mai 2019 lors de l’autoproclamation de Juan Guaidó. Ses allégeances internationales s’inscrivent clairement dans les réseaux de l’extrême droite internationale de la CPAC états-unienne au Foro Madrid créé par Vox même si elle tente de rassembler plus largement en fonction de la conjoncture, en particulier entre octobre 2023 et juillet 2024 lorsqu’elle incarnait les espoirs d’une transition négociée. Contrairement à d’autres cas précédemment cités, sa labellisation d’extrême droite n’est pas liée à des prises de positions en termes de genre, de sexualité ou de xénophobie, qui ne sont pas des enjeux principaux de clivage dans le Venezuela contemporain. La radicalité de María Corina Machado provient de trois thématiques : les méthodes pour mettre fin au chavisme (l’appel à une intervention extérieure contre son propre pays), son anticommunisme viscéral (par son rejet du chavisme) et un libéralisme économique intégral (rompant avec le traditionnel interventionnisme des politiques rentières au Venezuela).

L’exception à cette poussée d’extrême droite en Amérique latine semble être le Mexique. Le gouverneur du Nuevo León, Jaime Rodríguez, avait obtenu 5,4 % des suffrages exprimés lors des élections présidentielles de 2018 à partir d’un discours sécuritaire mélangeant amputation des mains pour sanctionner les vols et retour de la peine de mort. Lors des présidentielles suivantes, en 2024, ni Eduardo Verástegui du mouvement ultracatholique

Viva México, ni Gilberto Lozano de l’anticommuniste Front National Anti-AMLO (FRENAA) ne sont parvenus à se présenter. Un gouvernement de gauche avec une forte popularité semble le meilleur antidote à la progression de l’extrême droite.

Les extrêmes droites latino-américaines sont diverses et s’inscrivent dans des réalités nationales spécifiques. Nous tâcherons dans ce dossier de les restituer dans toutes leurs complexités et leurs contradictions.
Thomas Posado
« Les extrêmes droite en Amérique latine »
(Présentation)

***

Lorsque les États-Unis, à l’aube du 3 janvier 2026, lancent l’opération militaire « Absolute resolve » («Détermination absolue») avec 150 avions et quelques hélicoptères pour kidnapper le chef d’État Nicolás Maduro, la surprise est totale, même si la présence de la flotte américaine au large des côtes organisait depuis des semaines un véritable blocus du pays. Surprise également devant la mise en scène de type hollywoodienne, la facilité apparente de l’attaque et surtout l’absence quasi totale de riposte de l’armée vénézuélienne, à l’exception de la garde rapprochée du Président, composée de nombreux Cubains. L’acte commis, au mépris de toutes les règles du droit international a choqué, à l’exception de pays alliés des États-Unis, notamment européens, qui s’étaient alignés servilement depuis déjà des années sur son attitude vis-à-vis de ce pays et se sont réjouis pour la plupart du succès de l’opération même si certains en déploraient les modalités.

Pour comprendre l’évolution des relations vénézuélanoaméricaines il faut revenir sur les particularités de ce pays, y compris au sein de l’Amérique latine.

Ce pays doit sa singularité au fait que dès le début du 20e siècle le pétrole y jaillit en abondance et s’avère en posséder des réserves considérables, même si certains gisements de la ceinture Orénoque sont difficilement exploitables et difficiles à raffiner constituant ainsi des réserves plutôt que des ressources exploitables. Au sortir de la dictature brutale – de 1948 à 1958 — le pays a déjà bénéficié des retombées de la manne pétrolière et connaît déjà les méfaits de sa malédiction – on produit peu et on importe tout. La corruption adossée au pétrole prend son essor et permet l’émergence de grandes familles oligarchiques. Le pays se transforme en État rentier et offrira dans les trente années qui suivront à ses habitants le plus haut niveau de revenu par tête de l’Amérique latine. Au moment où le continent connaît des dictatures militaires (Brésil, Argentine, Chili…) le pays se présente comme un havre de paix accueillant les exilés politiques des autres pays et attirant de nombreux travailleurs migrants (Colombie, Pérou, Bolivie, Équateur) qui apportent la main d’oeuvre nécessaire à la naissance des foyers industriels de la ceinture Orénoque (fer, charbon, bauxite, grands barrages). À l’exception de quelques guérillas rurales et urbaines qui surgissent au début des années soixante et sont vite abandonnées, le pays met en place un régime politique ponctué d’alternance entre sociaux-démocrates (du parti AD) et conservateurs (du parti Copei), excluant tous les autres. Le pays est le plus urbanisé d’Amérique latine (83 % d’urbains), importe 80 % de son alimentation, possède un réseau bancaire très dense et se retrouve le plus américanisé d’Amérique latine, à la différence de l’Argentine qui regarde plus vers l’Europe.

Une classe moyenne s’y est développée en permettant aux épargnants de pouvoir détenir des comptes libellés en dollars qui connaissent une inflation de 4 % l’an alors que la monnaie nationale – le bolivar – subissait dans le même temps une érosion de 25 % par an. Cette classe moyenne fabriquée par la politique monétaire des États-Unis contribue à la stabilisation du pays.

Ce rêve prendra fin brutalement en 1983, lorsqu’en une nuit la convertibilité dollar-bolivar fut supprimée et les comptes dollars convertis en bolivars au taux de 4,13 bolivars = 1 dollar au lieu de la parité la veille. On entrait alors dans une nouvelle période. La fin de la décennie fut marquée en 1989 par le Caracazo, trois jours d’émeutes urbaines et environ un millier de morts pour protester contre l’application d’un paquet de mesures imposé par le FMI et relayé par le président social-démocrate Carlos Andrés Perez qui dut démissionner quelques années plus tard rattrapé par une affaire de corruption. Il fut le premier président d’Amérique latine à devoir se démettre pour de tels faits.

C’est dans ce contexte qu’un militaire peu gradé – Hugo Chávez – tente un coup d’État au début des années 1990 et appelle par la radio au pouvoir Rafael Caldera, ancien Président conservateur, qui réveillé en pleine nuit viendra en robe de chambre lui expliquer que ce n’était pas comme ça qu’on s’emparait du pouvoir. Chávez appellera ses troupes à la reddition. Aussitôt arrêté avec une trentaine de ses hommes, il est jeté en prison. Il en profite pour peaufiner un programme politique avec ses nombreux visiteurs. Entre temps, ce même Rafael Caldera se lance dans une nouvelle campagne présidentielle en créant un nouveau mouvement politique, qui brisera le bipartisme installé. Largement élu, il graciera Chávez en contrepartie de sa démission de l’armée. Chávez n’aura de cesse de parcourir le pays suscitant une adhésion croissante qui obligera la plupart des candidats des autres partis à se rallier à sa candidature. Fin 1998, il sera triomphalement élu.

Une autre période commence avec un pays clivé et fortement politisé. Les vieux partis qui géraient le bipartisme se retrouvent affaiblis et structurent une opposition rejointe par des partis d’extrême droite où militait déjà María Corina Machado. Un hiatus toujours présent aujourd’hui se met en place. La bourgeoisie d’affaires, rentière ou corrompue qui contrôle toujours l’économie, la finance et les médias, ne supporte pas d’avoir été écartée des postes politiques et ne rêve que de revanche.

Le chavisme s’affirme avec une idéologie qui mélange références à Marx, Bolivar et Dieu, triptyque assez récurrent dans la gauche latino-américaine. À l’époque le prix du pétrole était descendu à 15 $ le baril, niveau insuffisant pour équilibrer le budget de l’État et s’engager dans des réformes structurelles audacieuses. Chávez fera une tournée en Algérie, Arabie saoudite et Russie pour redynamiser l’OPEP et faire remonter le cours. Objectif atteint quelques années plus tard. Le pétrole avait été nationalisé une vingtaine d’années plus tôt et permit de créer une compagnie nationale, la PDVSA qui se dirigeait en toute autonomie. Chávez voulut en reprendre le contrôle en en changeant la direction. Insupportable pour l’opposition qui tenta un coup d’État en 2002 en s’appuyant sur une partie de l’armée et une collusion avec les États-Unis et l’Espagne. Devant le risque d’une guerre civile et la mobilisation populaire, les fractions opposées de l’armée passèrent un compromis dont les termes furent imposés à Chávez dès son retour. Dans son discours à la nation quelques jours après, il fera preuve d’autocritique et promettra qu’aucune poursuite ne serait engagée, sauf contre le chef du patronat qui s’était auto-proclamé Président pendant 48 heures et avait dissous l’Assemblée nationale puis s’était enfui en Colombie. La parole fut tenue puisque après six mois d’auditions le Tribunal Suprême de Justice qui avait été saisi conclura à l’absence de coup d’État mais à la simple existence de « turbulences institutionnelles ».

Quelques mois plus tard, fin 2002-début 2003 le pays fut confronté à un lock-out décrété par la direction pétrolière, grève très dure qui perdura plusieurs mois et pris fin par le licenciement de plusieurs milliers de cadres de la compagnie, soit près d’un quart des effectifs, obligeant le pays à importer à prix d’or des « mercenaires qualifiés » accourant d’Alger, de Moscou et d’Arabie saoudite, pour faire tourner l’entreprise qui ne s’en remit jamais. La production pétrolière qui avait atteint le niveau de 3 millions de barils/jours commença à décliner et fut divisée par 3 ou 4. L’opposition, toujours dans un esprit de revanche, suscita en 2004 un « referendum révocatoire », droit que lui accordait la nouvelle constitution, et qui finira par un succès éclatant de Chávez après une très forte mobilisation qui fit descendre dans la rue un million de personnes mobilisées à tour de rôle par chaque camp. Il fallut laisser ouverts des bureaux de vote jusqu’à minuit pour absorber les queues d’électeurs.

Pendant cette période la « révolution bolivarienne » qui porta le slogan du « socialisme du XXIe » sortit de son isolement et fut rattrapée par le virage à gauche de l’Amérique latine lui permettant de créer en 2004, avec une dizaine de pays, l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) avec notamment l’Équateur, la Bolivie, le Nicaragua et Cuba. La solidarité internationale battit son plein et de nombreux Comités bolivariens essaimèrent dans le monde occidental tandis que Chávez porta l’ambition de mettre sur pieds une « Ve internationale » basée à Caracas, mais qui ne verra jamais le jour. Pour faire face à la corruption croissante qui gangrenait les administrations publiques qu’il lui fallait contourner, Chávez, avec l’aide de Cuba, mit sur pieds les « missions » (Adentro, Robinson, Miracle…) dans le domaine de la santé, de l’éradication de l’analphabétisme, dont le succès fut tel que l’opposition dut s’engager à les maintenir en cas de victoire.

Pour consolider le projet bolivarien Chávez entreprit de faire adopter en 2007 une nouvelle constitution par voie référendaire. Ce fut son seul échec électoral. Parmi les mesures proposées, deux choquèrent : l’inscription dans la Constitution d’une référence au « socialisme du xxie siècle » et la possibilité d’une réélection indéfinie pour le chef de l’État. Beaucoup comprirent que la première mesure les ferait passer du statut d’opposants à celui de dissidents, situation nettement moins confortable et ouvrant la voie à un cadre légal de mesures répressives. L’autre mesure rompait avec les traditions d’alternance du pays. Une nouvelle version fut élaborée et présentée devant l’Assemblée nationale qui l’approuva, mais débarrassée de la référence au « socialisme du xxie siècle ». La fin de la décennie fut marquée par la chute des prix du pétrole, le manque de devises, l’endettement qui rendait les vendeurs réticents, de crainte de n’être pas payés, et un budget insuffisant pour faire tourner le pays. La Chine et la Russie vinrent en aide au régime au travers de prêts assortis de conditions sévères.

Rattrapé par la maladie Chávez mourut en 2013 non sans avoir auparavant désigné Nicolás Maduro comme son successeur. Il hérite d’un pays exsangue, fortement endetté, en chute massive de production où tous les premiers acquis en matière sociale et démocratique furent laminés. Le pouvoir devint sans boussole stratégique en donnant l’impression de n’être animé que par le seul souci de se maintenir au pouvoir, au mépris bien souvent du respect des procédures électorales rendant sa légitimité de plus en plus contestée. C’est le moment où le président Obama publie un décret en 2015 considérant que le Venezuela constituait une « menace extraordinaire pour la sécurité nationale ». Mais c’est l’embargo financier (2017) puis pétrolier (2019) mis en place par Donald Trump qui dirigent le pays vers l’effondrement, légèrement assoupli sous présidence Biden. Ce train de sanctions sera durci ultérieurement et continûment par Trump et Biden jusqu’à aboutir avec Trump2 à la mise sur pieds d’un véritable embargo, notamment pétrolier. La production était passée de 3 millions de barils/jours à environ un million. Entretemps – dès 2015 – la population quittait massivement le pays, les États-Unis et l’Espagne pour les plus fortunés, ou la Colombie ou l’Amérique centrale – dans l’espoir d’arriver plus au Nord – ou le continent (Bolivie, Pérou, Chili) pour les plus modestes. Au total 6 à 8 millions de Vénézuéliens prirent la route de l’exil sur une population totale d’un peu plus de trente millions. Une véritable hémorragie. L’accueil ne fut pas celui espéré et les campagnes de rejets furent nombreuses et exploitées par les forces de droite continentales.

À l’évidence le modèle vénézuélien ne faisait plus recette et son image de marque se dégradait mettant à mal les ressorts de la solidarité internationale. Il devenait un boulet et un fardeau de plus en plus lourd à porter pour les amis de la révolution bolivarienne. Le partage de valeurs communes inhérent à toute solidarité fit place à la défense d’un pays placé dans le collimateur de l’impérialisme du voisin du Nord, laissant à ce dernier le privilège de désigner où devait se porter la solidarité. Alors qu’à l’évidence le modèle ne cochait plus les valeurs traditionnelles de gauche, il était utilisé en Amérique latine par les forces de droite comme un repoussoir comme dans l’élection de Bolsonaro au Brésil ou celle de Kast au Chili qui centra sa campagne sur les exilés vénézuéliens présentés comme des délinquants.

C’est dans ce contexte qu’intervient l’opération d’enlèvement du président Maduro. Longuement et minutieusement préparée, probablement après concertations avec certains milieux proches du pouvoir, elle crée une situation nouvelle dans le pays et marque une rupture. Jusqu’alors l’espace politique était fortement clivé autour de la personne du président qui incarnait le régime. Le clivage principal se structurait entre pro-Maduro et anti-maduristes. Ces derniers représentaient une opposition éclatée entre trois courants principaux. Une forme extrême incarnée par Corina Machado qui appelait depuis des années ouvertement au renversement du régime au travers d’une intervention étrangère américaine. Une frange modérée issue du bipartisme qui avait régné pendant des décennies et une opposition de gauche qui avait quitté le madurisme. Toutes les trois étaient victimes de la répression et alimentaient les prisons du pays.

Aujourd’hui les cartes sont rebattues. Le clivage principal autour duquel va s’organiser la vie politique c’est celui du rapport aux États-Unis. Faut-il accepter la « collaboration » et le statut de semi-colonie ou faut-il résister ? Les ennemis d’hier devenant les alliés d’aujourd’hui. Pour l’instant le bloc maduriste, y compris l’armée, fait bloc derrière la présidente intérimaire Delcy Rodríguez pour assumer la coopération. Il est appuyé en cela par le courant de Marina Machado qui attend d’être associé au pouvoir, ce à quoi œuvre Trump. Pour l’instant Marina Machado n’est toujours pas rentrée au pays et depuis la Colombie continue à entretenir la polémique avec la présidente intérimaire. L’armée semble vouloir conserver son unité et profiter des avantages que lui procure sa présence en nombre dans les ministères et l’appareil d’État. En face, l’opposition à cette ligne reste pour l’instant silencieuse et semble peiner à s’organiser.

En attendant des mesures sont prises qui attestent de la docilité du régime et bousculent l’ordre établi. La libération d’une première vague d’une centaine de prisonniers politiques a précédé l’annonce par la présidente intérimaire d’une amnistie générale complétée par la fermeture de la prison centrale de Caracas qui sera vidée et réaffectée à des usages sociaux, culturels et sportifs. Des accords pétroliers sont votés par l’Assemblée nationale ouvrant le secteur à des firmes privées. Des accords pétroliers sont conclus avec les États-Unis permettant à ceux-ci de contrôler l’exportation du pétrole. À cela s’ajoutent le limogeage du ministre de l’Industrie présenté par la presse comme une marionnette de Maduro, la ré-installation d’une antenne de la CIA à Caracas et d’une ambassade américaine. Les États-Unis prétendent non pas bloquer les exportations de pétrole du pays, mais en contrôler le mécanisme. Trump essaie, sans grand succès, de mobiliser les majors du pétrole pour revenir au Venezuela en proposant des incitations. Douchés par leurs revers passés, iles restent réticents. Le Conseil fédéral suisse vient de décider de la mise sous séquestre des avoirs suisses de 36 Vénézuéliens proches du pouvoir et de la direction du secteur pétrolier. Message direct adressé à tous ceux qui possèdent des avoirs et comptes bancaires à l’étranger et qui pourraient s’en voir déposséder. Instruits du précédent irakien, les États-Unis se gardent bien de détruire le régime et son appareil d’État et avancent prudemment afin d’éviter tout risque de guerre civile. L’objectif étant d’opérer une transition vers un régime de leur voeu et obéissant en attendant, peut-être à terme, d’organiser des élections contrôlables et redistribuer les postes de pouvoir. Pour l’instant le peuple vénézuélien semble dessaisi de son histoire et risque d’assister à la transformation d’un chemin vers le « socialisme du xxie » en une chimère de plus.

Michel Rogalski, « Venezuela : Trump a décapité un modèle épuisé »
(Éditorial)

TABLE DES MATIÈRES
Michel Rogalski, Venezuela : Trump a décapité un modèle épuisé
VARIA
Ozan Doğan Avunduk, Après Assad, le déluge? La Turquie face au nouveau visage de la Syrie
Jan Yasin Sunca, Les possibilités improbables du « nouveau paradigme » : comprendre le retour au dialogue turco-kurde
Akhenaton Izu-Makongo, L‘émergence d‘une nouvelle Afrique: opportunités ou double colonialité?
DOSSIER
Les extrêmes droites en Amérique Latine
Coord. Thomas Posado
Thomas Posado, Les extrêmes droites en Amérique latine: panorama global et études de cas
Thomas Posado, Les extrêmes droites en Amérique latine : entre spécificités et circulations internationales
Yann Basset, La droite colombienne vers l‘après Uribe: une incertaine réorganisation
Marion Aubrée, Affrontements entre pouvoirs politique et religieux ai Brésil
Kevin Parthenay, Stigmatisation internationale et diplomatie numérique: le cas du président salvadorien Nayib Bukele
Jean-Baptiste Thomas, Javier Milei, portée et limites de la tronçonneuse
NOTE
Chloé Maurel, La notion de «génocide», un concept utile pour nommer les crimes de masse
NOTES DE LECTURE
Alain Rouquié, Les Dérives d’un continent : L’Amérique latine et l’Occident[Andrée Galataud]
Alain Refalo, L’Alternative non-violente. Plaidoyer pour une radicalité constructive [Raphaël Porteilla]
Ousmane Ndiaye, L’Afrique contre la démocratie. Mythes, déni et périls [Raphaël Porteilla]

 

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